« Tout a commencé le jour où j’ai arrêté. De me faire du mal. » (1)

Il faut ce point après le verbe « arrêter ». Je ne l’ai pas mis par hasard. C’est un verbe, un mot, que j’ai beaucoup utilisé. Dans mes années d’enfance, déjà, où ma grande sœur m’embêtait et que je n’avais d’autre défense que ce « Arrête ! » crié, souvent dans les aigus. Plus tard, ce n’est pas le mot qui m’a suivie, mais bien ses effets. J’étais à l’arrêt. Littéralement, quand les feux rouges intempestifs m’empêchaient d’arriver à l’heure à l’un ou l’autre de mes rendez-vous (mais peut-on avoir à ce point la poisse avec les feux tricolores?) La plupart du temps, c’était un ressenti général, je n’avançais à rien dans mes différents projets, qui ne dépassaient pas le stade de l’idée. 

Alors oui, il faut marquer la pause après l’avoir écrit, lu, et encore davantage s’il est prononcé. Pour ensuite s’attaquer à la cause de tout ça, à la raison de ce livre. Se faire du mal. Eh oui, il faut bien l’avouer, dans notre société, les raisons de se faire du mal sont nombreuses. On nous fixe des objectifs impossibles à atteindre, on nous demande de ressembler à d’autres, d’étouffer notre petite voix intérieure. Un jour ou l’autre, pourtant, au détour d’un livre, d’un rencontre – avec une personne ou une œuvre d’art – on commence à se poser des questions. Je dirais même qu’on se pose, simplement. Et si on prend le temps qu’il faut, si l’on n’a pas peur de s’ennuyer un peu, de laisser un peu de vide entre les pleins, on peut voir en soir une petite loupiote, tout au fond, qui essaie comme elle peut de rester allumée. Tâche ô combien difficile, sans énergie pour l’alimenter, c’est à se demander où elle puise parfois le courant nécessaire. Petite voix - petite lumière intérieures, on ne s’en rend pas toujours compte, mais il s’en passe des choses dans notre cerveau, dans notre cœur.

Je me souviens très bien de ce jour-là, où j’ai décidé de ne plus me faire du mal sans raison, à ressasser les erreurs du passé. La petite lumière a pris du 20 000 volts d’un coup et s’est retrouvée à illuminer toutes mes pensées. Un sourire béat devait même s’être figé sur mon visage. J’avais compris quelque chose. Et pas n’importe quoi. Une vraie révélation. J’étais comme gonflée à l’hélium, avec cette impression que je pourrais me mettre à voler. Il me semblait même me déplacer plus vite. Pas tout à fait à la vitesse du son, mais pas loin. Bref, j’étais en état d’ivresse, sans avoir bu la moindre goutte d’alcool.

À la fin de cette journée, remplie de ses activités ordinaires qui m’avaient toutes semblé plus merveilleuses les unes que les autres, j’étais dans un état proche de l’épuisement. Posée dans mon salon, sans plus penser aux vides ni aux pleins de mon existence, je profitais de ma nouvelle illumination et je me faisais cette réflexion - Non, vraiment, « l’ivresse ne s’improvise pas (2) ».

Karen

Merci à

1) Chloé HOLLINGS pour sa première phrase de Fuck les régimes, un livre paru dans la collection Document Payot en février 2016

et à 

2) Amélie NOTHOMB pour sa première phrase de Pétronille paru chez Albin Michel en 2014