L’ivresse ne s’improvise pas (1), elle s’organise. Celle des profondeurs tout autant. Il faudra que j’apporte grand soin à ma première goulée d’air. Il me faudra le choisir très pur, l’inspirer lentement, l’inhaler profondément, l’expirer minutieusement, jusqu’au bout, jusqu’à plier mon corps pour en expulser les derniers mélanges gazeux, carboniques, puis faire entrer de nouveau cet air dans mes poumons, par le nez, plus loin, encore, au fond des mes alvéoles pulmonaires, recommencer à l’expulser puis l’avaler encore et encore jusqu’au tournis, ne plus être qu’air et tomber comme une masse, me laisser glisser au fond de l’océan qu’on dit pacifique, me laisser engloutir, lentement, profondément, aller jusqu’en bas, dans ce bleu infiniment marine, ne plus savoir où est le fond, ni le haut, descendre encore plus avant, à la poursuite de la trajectoire de mes bulles quand je crois remonter à la surface. À bout de souffle… 

Inspirer comme on nait, dans un cri.

L’ivresse ne s’improvise pas, elle s’organise. Celle des cimes tout autant. Après mon naufrage il faudra que je choisisse ma chaine de montagnes, mon continent, m’occuper de mon K 2 ma progression en cordée, ma raréfaction d’oxygène, me sentir monter vers ma descente, gravir mon décrochage.

Mon ivresse alcoolique ne s’improvise pas, non plus. Je l’organise, j’y chemine, je choisis mes lascars de fortune de gosiers, avec de grandes rasades ou de petites gorgées, j’y préserve les premières pour leur richesse d’arômes ou l’efficacité du taux d’alcool. Je choisis la solitude ou d’être accompagnée dans mon dédoublement de corps qui sombre quand l’esprit se libère. L’ivresse quotidienne peut s’inventer mille dissimulations pour assommer ses dépressions, la mondaine, ses bonnes raisons et ses compagnons. L’ivresse a ses raisons pour que je boive jusqu’à ma déraison, jusqu’au rire, jusqu’aux larmes, jusqu’à l’oubli, jusqu’à mes tréfonds.

« Maintenant, j’écris sur les feuilles d’un cahier tandis que le bateau pointe vers l’autre bout du monde. Autour de moi, l’océan est calme ou agité. Il paraît que cette nuit, on franchira l’équateur. (2) »

Claire 

Merci à

1) Amélie NOTHOMB pour la première phrase de son roman Pétronille paru chez Albin Michel en 2014

et à 

2) Erri DE LUCCA pour la dernière phrase du roman Le jour avant le bonheur, traduit de l'italien par Danièle Valin et paru aux éditions Gallimard en 2010