Entre les mots

Qui sait ce qu’elle va chercher ? Avait-elle perdu quelque chose ? (1) En arpentant les allées de la librairie, elle donnait l’impression de rechercher plus qu’un livre. Elle les manipulait, les ouvrait plusieurs fois, à des endroits différents, les reposait et repartait déchiffrer les titres en caractères minuscules, semblait-il. 

Son manège durait bien une demi-heure chaque jour et je n’osais jamais l’interrompre, tant elle avait l’air sûre d’elle. J’avais peur de heurter cette brume électrique qui l’entourait et, bizarrement, de provoquer un arc qui la tuerait. Oui, elle me semblait extraordinairement concentrée, à un point de tension que je n’avais jamais observé chez personne. Je brûlais de savoir quelle interrogation la dévorait à ce point, quel amour des livres pouvait lui faire croire qu’elle allait trouver là sa réponse.

Mon désir de percer le mystère fut longtemps si fort que je tentais maladroitement quelques approches. Elle se dérobait à chaque fois, comme si elle ne m’avait même pas aperçu. Son obsession allait bientôt devenir la mienne. Je fis en sorte de l’habituer à moi, progressivement, en jouant les stratèges. En repérant son circuit, qui finalement était toujours le même. Il fallut trois semaines pour qu’elle me laisse avancer sans que jamais je ne lui adresse la parole. Enfin, je me décidai à lui poser la question fondamentale : « Puis-je vous aider ? » Elle me dit que oui, qu’elle avait perdu son nom. Aussitôt je regrettai mon audace et lui indiquai bêtement la tranche des livres : « Peut-être n’avez-vous pas tout vu », lui suggérai-je en indiquant du doigt le rayon psychanalyse. Comme elle restait hébétée, je lui mis dans les mains L’inquiétante étrangeté de Freud. Évidemment, je ne voulais pas la blesser non plus et je fus rassurée de la voir s’y plonger. « C’est tout à fait ça, dit-elle. Mais vous n’en avez pas un à mon nom ? »

Je la pris par le bras et la conduisis à la caisse. « Vous le prenez ? Cela devrait vous aider. » « Si vous le dites. Je vais voir. » Quand elle quitta ma boutique, je réalisai que j’avais été charmé par le comportement de cette fille que je prenais pour une passionnée des mots. Tout à coup, je sentis qu’elle dégageait plus qu’une inquiétante étrangeté et je redoutai que l’essai que je lui avais mis dans les mains lui fit un mauvais effet. Je traînai cette idée jusqu’au moment de me coucher, repensant à ce livre. Jamais je ne l’avais lu mais ce fut lui, ce soir-là, que ma main heurta. (2)

Anne

Merci à

1) Marie NIMIER pour la première phrase de son roman La Plage paru chez Gallimard paru en janvier 2016

ainsi qu’à 

2) Céline CURIOL pour la phrase tirée de son roman Les vieux ne pleurent jamais paru chez Actes Sud en janvier 2016