Assis dans l'aube, ils fumaient contemplant le ciel noir qui dansait sur l'Angleterre. Et Pal récitait sa poésie. Caché dans la nuit, il se souvenait de son père. (1) Sa disparition l'avait ébranlé, Pal s'en rendait bien compte lui aussi. Cela ne cessait de l'étonner.

Il avait commencé à haïr son père à l'âge de 5 ans quand il l'avait surpris en train de frapper sa mère. Et il avait passé les années suivantes à retenir l'envie violente de lui hurler sa haine au visage, à supporter les vexations et les colères les poings serrés.
Puis le jour de ses 16 ans, le soir même de son anniversaire, il avait senti qu'il était de taille à se mesurer à son “géniteur” comme il l'appelait. Il avait attendu à l'affût l'inévitable brimade, il avait enfilé ses gants et était monté sur le ring calmement, lentement, sûr de lui. L'altercation avait été aussi brève que violente. Son père s'était retrouvé au tapis, ridiculisé et s'il avait retenu ses coups, c'était pour protéger sa mère des représailles. 

Les dix années suivantes, il les avait passées loin, le plus loin possible, effaçant soigneusement de sa mémoire les traits et l'existence de cet homme. Et voilà que l'éternel méchant de son enfance était mort, qu'il devait rentrer en France pour l'enterrer. Loin d'être une libération, son décés l'avait plongé dans une torpeur nauséeuse et totalement inexplicable. Heureusement Pal était là, avec sa voix un peu nasillarde et ses poèmes incompréhensibles, son amour sans faille. 

L'avion pour Roissy décolla à 07h05 et le vol se fit sans encombres. Arrivés à Paris, ils avaient encore le temps de se balader avant le rendez-vous au cimetière Montparnasse. Ils s'assirent dans un bistrot proche de la gare et commencèrent à écluser sec histoire de se préparer à la suite. Bien éméché, Pal devenait un véritable boute-en-train. Alors qu'il était debout sur la table clâmant des vers avec son terrible accent cockney, alors que les gens leur jetait des regards outrés ou pour le moins intrigués, Grégoire se dit : « Quand il est là, le grand rouquin, il se passe toujours quelque chose et le bistrot ressemble à un vrai bistrot, plein d'histoires, de morts et de vivants ! (2)»

Françoise de G

Merci à

1) Joël DICKER pour la première phrase du roman Les derniers jours de nos pères paru aux éditions Le Fallois en 2015

et à 

2) Antonin VARENNE pour la dernière phrase de son livre Le gâteau mexicain paru aux Éditions Toute Latitude en 2008